Le Canon français, LFI, et l’art du deux poids deux mesures

Les canons, je connais. J’en ai servi des pleins dans ma jeunesse. Mes parents tenaient un bar à la campagne, dans l’Allier, et j’ai tenu le zinc jusqu’à mon départ à l’étranger à vingt-cinq ans. Un canon, c’est un verre de vin. Pas une déclaration politique. Pas un acte subversif. Un verre de vin entre gens du coin, au comptoir, à n’importe quelle heure qui semblait raisonnable.

Dans ce coin de France, les fêtes de village avec cochon à la broche sont aussi vieilles que les villages eux-mêmes. Il y en a une à Langy, dans l’Allier, depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Je voudrais bien voir la tête du comité des fêtes si quelqu’un débarquait pour leur expliquer qu’ils devraient repenser leur menu pour être plus inclusifs. Ils lui diraient d’aller se faire foutre, et ils auraient parfaitement raison. Ce n’est pas de l’intolérance. C’est une tradition. Nuance.

C’est dans ce contexte que je regarde la polémique autour du Canon français.

L’eurodéputée LFI Emma Fourreau a effectué un signalement auprès du procureur de la République de Caen après le banquet normand, dénonçant des faits de provocation à la discrimination, injures publiques, menaces et violences. Des accusations graves, qui méritent d’être traitées par la justice si elles sont fondées. Personne ne conteste ça.

Mais voilà le problème.

Ce même week-end, une rave-party se tenait sur un terrain militaire jugé dangereux dans le Cher. La réaction de Manon Aubry ? “Quelques grincheux voudraient que les free parties ne se tiennent plus. Laissez les jeunes s’amuser et arrêtez de criminaliser la fête.”

Donc, pour résumer la position de LFI : un banquet de quatre mille Français qui mangent ensemble mérite un signalement au procureur. Une fête illégale sur un terrain militaire dangereux mérite d’être défendue publiquement.

Parlons maintenant de la Fête de l’Humanité. En septembre 2025, lors d’une table ronde organisée en marge de l’événement, la députée LFI Danièle Obono déclarait avoir honte que la Fête de l’Huma soit composée majoritairement de participants blancs, la qualifiant de “fête de la gauche blanche”. Une participante à la même table ronde allait plus loin encore, s’indignant d’avoir vu un cochon à la broche le matin même, jugeant que ce n’était “pas très écologie décoloniale”.

Un cochon à la broche. À une fête populaire française. Scandale.

Je vous renvoie au comité des fêtes de Langy.

Si dénoncer un événement à cause de la couleur de peau de ses participants, c’est du racisme, alors la question mérite d’être posée de façon égale pour tout le monde. Pour les banquets du Canon français et pour la Fête de l’Humanité. Pas seulement pour l’un des deux.

Passons aux conversations de comptoir qui bordent sur le racisme, voire qui y plongent franchement. Que LFI se prépare à fermer une grande majorité des bars dans une bonne partie de la France rurale. Parce que ces conversations-là existent depuis toujours, au zinc, à la table du fond, entre le deuxième et le troisième canon. Le racisme existe, il est bien réel, il progresse. Il suffit de regarder l’explosion du vote RN pour s’en convaincre. Mais l’idée qu’un banquet normand en soit le foyer principal, pendant que les mêmes qui le dénoncent tiennent des propos racialisés dans d’autres enceintes, me laisse perplexe.

LFI veut maintenant faire interdire le prochain banquet prévu le 30 mai à Colmar, avec trois mille trois cents participants attendus. Des adultes. Un billet acheté. Une table. De la nourriture. Si des individus commettent des actes illégaux, la justice existe pour ça. Mais interdire un événement par avance sur la base de ce que certains participants pourraient peut-être faire, c’est une logique qui devrait inquiéter tout démocrate, quelle que soit sa couleur politique.

Ce qui me gêne, au fond, c’est moins le Canon français lui-même que la facilité avec laquelle une partie de la classe politique est prête à restreindre les libertés quand ça l’arrange, et à les défendre quand ça l’arrange aussi.

J’ai passé presque quarante ans hors de France. Je regarde ce pays de loin, avec affection et parfois avec consternation. Ce que je vois, c’est un débat public qui a perdu toute cohérence intellectuelle. On ne défend plus des principes. On défend des camps.

Vive le Canon français.