La CFE : une rente publique déguisée en solidarité

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Ça fait quarante ans que je vis hors de France. Parti en 1986, jamais vraiment revenu. Alors quand on me parle de « protection sociale des Français de l’étranger », j’écoute. Et ce que j’entends depuis des années sur la Caisse des Français de l’Étranger ne tient plus debout.

À l’origine, l’idée était simple et plutôt bonne. Un salarié envoyé à Singapour ou à Lagos pour trois ou quatre ans ne devait pas perdre le fil de sa Sécu ni de sa retraite pendant son détachement. La CFE existait pour ça : maintenir la continuité sociale d’un expatrié de passage, le temps qu’il rentre. Un pont, pas une destination.

Sauf que la CFE n’est plus un pont depuis longtemps. Elle est ouverte à n’importe quel Français résidant à l’étranger, salarié, indépendant, étudiant, retraité, sans questionnaire médical, quel que soit l’âge, l’état de santé ou le pays, et on peut y adhérer des années après son départ. Concrètement, un retraité installé au Portugal depuis quinze ans et un cadre envoyé six mois à Dubaï relèvent du même dispositif, financé sur les mêmes bases. Ce n’est plus de l’accompagnement d’expatriation, c’est un régime de sécurité sociale parallèle pour quiconque a quitté le territoire, point final.

Et ce régime coule. Le déficit s’élevait à 18,4 millions d’euros en 2024, et il est structurel depuis 2018, pas conjoncturel. La caisse pioche dans ses fonds propres pour tenir. Une bonne partie du trou vient d’une loi de 2018 qui a plafonné les hausses de cotisations sur d’anciens contrats : environ 10 000 contrats sous-tarifés, un manque à gagner de 15 millions d’euros par an, huit ans plus tard. La mission conjointe de l’IGAS et de l’IGF, dont le rapport est sorti en juin, est sans détour : le modèle économique de la CFE est à bout de souffle et doit être revu en profondeur.

Voilà où on en est. Un pays qui peine à boucler ses budgets sociaux entretient une caisse parapublique de 175 000 à 200 000 adhérents, qui perd de l’argent chaque année, pour assurer des gens dont la plupart n’ont plus rien de temporaire dans leur expatriation. Et la solution que propose le rapport officiel ? Remonter les cotisations vers les prix du marché, plafonner les remboursements la première année, resserrer les critères. Autrement dit : faire payer aux adhérents ce qu’une assurance privée facturerait déjà.

Alors posons la question simplement. Si l’État lui-même recommande d’aligner les tarifs de la CFE sur ceux du marché, pourquoi garder l’administration, la structure, le déficit et le risque politique qui vont avec ? Les assureurs privés spécialisés dans la santé et la retraite des expatriés existent, ils sont compétitifs, et ils n’ont pas besoin de puiser dans un déficit public pour fonctionner. Qu’on laisse le marché faire ce qu’il fait déjà mieux, et qu’on ferme la CFE.

Je sais ce qu’on va me répondre : et les plus fragiles, les Français à revenus modestes installés à l’étranger, ceux que l’absence de questionnaire médical protège ? C’est un vrai sujet, et je ne le balaie pas d’un revers de main. Mais on n’a pas besoin de maintenir toute une caisse pour 200 000 personnes afin de couvrir cette catégorie précise. L’aide à la catégorie aidée représente 380 000 euros par an de soutien direct de l’État, une paille comparée au déficit global. Isolez ce dispositif, transformez-le en aide ciblée versée directement à des Français en difficulté pour financer une assurance privée, et vous obtenez la même solidarité, sans la bureaucratie, sans le trou annuel, sans le rafistolage tous les huit ans.

Ce que j’observe depuis quarante ans à l’étranger, c’est qu’on continue de faire vivre des structures d’un autre temps par habitude administrative, pas par nécessité. La CFE a été pensée pour un monde où l’expatriation était un aller-retour encadré par l’entreprise. Ce monde a disparu. Les Français à l’étranger d’aujourd’hui sont des entrepreneurs, des retraités, des indépendants, des gens comme moi qui ont refait leur vie ailleurs et n’ont pas vocation à rentrer. On ne les protège pas mieux en les collant tous dans une caisse publique en déficit chronique. On les protège mieux en leur laissant le choix d’une couverture privée adaptée à leur vraie situation, et en réservant l’argent public à ceux qui en ont réellement besoin.

Démanteler la CFE n’est pas un caprice libéral. C’est reconnaître que le dispositif ne fait plus ce pour quoi il a été créé, et que le maintenir coûte cher à un État qui n’a plus les moyens de ce genre de sentimentalisme administratif.

Thierry Bourret
Thierry Bourret

Thierry Bourret is a French expatriate, toy industry entrepreneur and founder of Konomocha. Based in Bangkok since 2018, he writes about business, expat life and rugby.

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